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Interview

Je panse donc je suis : l'art de réparer de Precy Numbi

Rencontre avec l'artiste écofuturiste

 

Allier mémoire, résistance et résilience à travers la création de masques et de « robots-sapiens » issus d’objets de récupération : c’est la promesse de l’artiste congolais Precy Numbi. Un travail de réappropriation et de restauration essentiel, qui vise autant à nous confronter à nos propres contradictions, qu’à ouvrir la voie à de nouveaux dialogues. Voyage dans les espaces-temps. 
Sarah Lohisse

Le sculpteur, performeur, et écofuturiste, Precy Numbi nous a ouvert les portes de son atelier où il donne une seconde vie aux objets obsolètes. Appareils électroménagers, câbles, bouteilles en plastique, prises électriques… Ici, tout y passe. Tout se transforme et se mue, comme témoignant d’un monde en perpétuel mouvement. 

Formé aux Beaux-Arts de Kinshasa, l’artiste est arrivé en 2019 en Europe avec Kimbalambala (signifiant « voiture à plusieurs coups de réparation » en lingala), son premier robot-sapiens issu de rebuts industriels. Mi-homme-mi robot, les robots-sapiens ainsi que les masques que crée Precy Numbi sont l’emphase d’un environnement post-colonial ultra-matérialiste que le recyclage tente de panser. 

Loin de se cantonner aux murs des expositions, l’art de Precy Numbi est un art vivant, qui se déploie et se performe dans la rue. Il prolonge l’anatomie. L’artiste devient une sorte de savant à la Frankenstein et, une fois son costume endossé, se métamorphose en surhomme — une extension de lui-même où se percutent désordre et esthétique. Il devient ainsi un acteur écoresponsable, porteur de nouveaux récits, capable de bousculer les langages et les identités. 

Une chaotique esthétique 

Tout démarre à Kinshasa, où a vécu l’artiste, autour de trois mots d’ordre : étonnement, exagération, réparation. La ville est ultra cosmopolite, dominée par l’urbanisation et les voitures d’occasion. 

L’étonnement vient d’abord du chaos ambiant. On y retrouve des carcasses de bolides morts, tandis que les klaxons sonnent à foison. La pollution n’y est pas que sonore, puisqu’ici, comme dans de nombreuses capitales africaines, des tonnes de déchets occidentaux affluent pour disparaître de leurs paysages, créant en Afrique de véritables décharges à ciel ouvert. 

Du chaos naît l’exagération. Celle qui grossit les traits pour lutter contre des rapports Nord-Sud encore profondément inégaux et coloniaux, mais aussi pour dénoncer les politiques consuméristes qui font couler du sang en Afrique. Elle apparaît aussi, enfin, pour personnifier la surconsommation et le gaspillage issus d’un monde matérialiste. 
L’artiste confie d’ailleurs qu’enfant, le robot lui évoquait une «modernité douloureuse».

Dès lors, les phares nécessaires pour illuminer l’avenir s’enclenchent avec la réparation. Une forme de résilience passant autant par l’esthétique que par la libération et la création d’un nouveau langage commun. 

Réinventer le dialogue 

Le robot sapiens est une entité neutre : sans genre, sans âge, sans race, sans voix. « Je suis un être incompris, comme l’état actuel de la pollution », confie le performeur, avant d’ajouter : « Je ne suis pas pour autant un être condamné ». Catalyseur et empouvoirant, il rassemble des récits transhumains et transgénérationnels. Il transgresse les règles, transforme les objets, transpose les douleurs en mémoire commune, transmet un message hybride : il soigne autant qu’il résiste. Voyageur du temps et de l’espace, de l’Afrique à l’Europe, il renoue avec ses racines et redonne une beauté à ce que l’on cherche à écarter. 

Un nouveau langage surgit de la communion entre le moment présent, les (inter)actions du public et la gestuelle du robot-sapiens. Chaque instant, unique, ouvre la possibilité de repenser notre manière d’habiter un espace commun sans avoir recours à la parole : on devient acteur du message et du changement possible. À travers la symbolique des masques et des danses traditionnelles qu’il réinterprète lors de ses déambulations, il rappelle que nombre de traditions africaines se transmettent oralement ou par le corps, et que la communication peut être transversale et pleinement vivante. 

Jean-François Flamey / CCN
Devenir un héros, messager du temps 

La figure douloureuse se mue désormais en héros, capable de toucher à la sensibilité des grands comme des petits. C’est ici qu’intervient le pouvoir éco-futuriste de Precy Numbi : « Tout le monde a, en soi, un pouvoir héroïque qu’il doit pouvoir dégager pour sauver la communauté », souligne l’artiste, rappelant que l’éducation et la transmission constituent les véritables ciments de la génération de demain. 

Des jeunes qu’il cherche justement à éveiller à travers des ateliers, afin que, par la création collective, ils puissent prendre conscience, de manière ludique, des enjeux d’hier et d’aujourd’hui. 

Travailler avec les enfants, c’est aussi dialoguer avec de nouveaux acteurs et actrices, capables de transformer, de toucher, de contempler, de faire des allers-retours dans les espaces pour questionner autrement l’environnement, et réfléchir collectivement à l’avenir qu’ils et elles souhaitent ériger ensemble. En initiant conjointement les jeunes aux problématiques modernes et écologiques, l’artiste y voit déjà une première forme de réparation. 

Mélanie Linkens / CCN

En octobre dernier, un atelier de construction de robots sapiens a ainsi eu lieu au Centre culturel de Namur. Sous les doigts curieux de petites mains, est né le robot « Namur », qui aura l’honneur de déambuler à la Chwètte Parade le 11 avril prochain. Cette création a notamment été rendue possible grâce à la collaboration avec la Ressourcerie de Namur qui a mis une série d’objets à disposition de l’artiste et des enfants : « Comme eux, je suis un récupérateur de choses abandonnées. J’ai été honoré comme un artiste luttant contre le gaspillage et les déchets », se réjouit Precy Numbi, avant de conclure : « Tant qu’il y aura des déchets, je continuerai toujours à créer ». Des futures conceptions qu’il faudra toujours penser ensemble pour lutter et pour panser artistiquement les défaillances d’un système. 

Un article de Sarah Lohisse
Publié le 16 janvier 2026

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